Islande: mieux nous connaître depuis l’Euro 2016

Que vous inspire l’Islande? Des volcans aux noms incompréhensibles? Des fjords, des sources d’eau chaude, des églises rurales avec de l’herbe sauvage poussant sur le toit? Cette île de l’Atlantique nord, rattachée culturellement à la Scandinavie, étonne aujourd’hui par la performance de son équipe à l’Euro de football, et par l’incroyable solidarité de sa population, qui fait bloc derrière ses joueurs. Sur les 330.000 Islandais, près de 30.000 auraient déjà fait le déplacement en France pour soutenir leur équipe nationale, soit près de 10 % de la population. «Les Islandais sont très nationalistes, ils se voient comme une communauté solidaire», explique Michel Sallé, docteur en sciences politiques, auteur de l’ouvrage L’Islande*. «Ils se sentent tous copropriétaires de leur île, sans pour autant exclure l’étranger», dit-il. «Les Islandais sont amoureux de leur pays!», résume Hanna Steinunn Thorleifsdóttir, directrice du département d’études nordiques à l’Université de Caen, et originaire de l’île. Ces particularismes trouvent leur origine dans la riche histoire de l’Islande. Découverte par des moines irlandais dès le VIIe siècle, l’île est colonisée par des Vikings norvégiens à partir de 874. Ils lui donnent son nom actuel: Terre de glace, ou Islande. En 930, les colons s’entendent pour forger une société et un droit commun. C’est la création de l’Althing, un des plus vieux parlements d’Europe. «C’était assez exceptionnel pour l’époque, car il n’y a pas de pouvoir exécutif, et l’objectif de la société islandaise est de vivre en paix», décrypte Hanna Steinunn Thorleifsdóttir. Vers 999, le christianisme s’implante solidement en Islande. «Avec la christianisation, vient l’alphabétisation. Très rapidement, on écrit en latin mais aussi en islandais, ce qui permet de développer le sentiment national», poursuit l’universitaire. «Par ce biais, toute notre littérature médiévale a été conservée, ainsi que notre tradition orale des sagas vikings», explique-t-elle. Au XIIIe siècle, l’Islande perd son indépendance au profit de la Norvège. Mais cette tutelle permet une certaine autonomie à l’île. Tout change en 1536, lorsque le roi Christian III de Danemark impose à ses sujets la nouvelle confession protestante luthérienne. Il conquiert la Norvège, et tente de mettre la main sur l’Islande. Dans une Scandinavie où les autorités se sont rapidement ralliées à la Réforme pour confisquer les biens de l’Eglise, l’Islande affiche pourtant son exception. «L’Eglise catholique était extrêmement bien implantée dans l’île», rappelle Michel Sallé. L’Islande résiste au protestantisme jusqu’en 1550, grâce à la lutte de Jón Arason. Dernier évêque nordique resté fidèle à Rome, ce dernier est aussi un chef de guerre, marié et père de nombreux enfants. Il met les partisans du protestantisme en déroute, avant d’être arrêté et décapité. Il est encore aujourd’hui vu comme un héros national et un défenseur de l’Islande contre le Danemark. Après Jón Arason, vient la période de domination danoise, appelée par les Islandais «la longue nuit». Au XIXe siècle, avec l’influence du romantisme européen, un mouvement indépendantiste islandais se constitue, «sans verser une goutte de sang», précise Michel Sallé. «Le leader nationaliste Jón Sigurðsson estimait que le plus urgent était d’obtenir l’indépendance économique avant l’indépendance politique», explique-t-il. En 1874, millénaire de la colonie viking, l’Islande est dotée d’une Constitution autonome. En 1918, le pays devient indépendant, au sein du royaume danois. En 1941, le Royaume-Uni occupe l’Islande, pour éviter un débarquement allemand. Les Islandais profitent de l’occupation du Danemark pour couper les derniers ponts avec Copenhague et proclament la République, en 1944. Hanna Steinunn Thorleifsdóttir, directrice des études nordiques à l’Université de Caen. Bien que dépourvue d’armée, l’Islande a l’occasion de défendre sa souveraineté lors des «guerres de la morue» contre la Grande-Bretagne: en 1952 et en 1958, les Islandais empêchent les Britanniques de venir pêcher dans leurs eaux par des manœuvres d’intimidation. En 1976, les deux pays frôlent le conflit, et l’ONU intervient à la faveur de l’Islande pour fixer sa frontière maritime. «Il était question de notre survie», explique Hanna Steinunn Thorleifsdóttir, en rappelant que la pêche constitue la principale ressource du pays. «Il y a toujours eu un rapport amour-haine entre l’Islande et la Grande-Bretagne», poursuit Michel Sallé. Les étudiants islandais préfèrent souvent le Royaume-Uni au Danemark. L’Ecosse cultive la proximité avec ses «voisins du nord», et le quotidien écossais The National a appelé à la victoire de l’équipe islandaise à l’Euro. Sans doute aussi pour se venger du Brexit, à travers l’équipe anglaise. «La sortie du Royaume-Uni interroge l’Islande», estime Michel Sallé. «Les Islandais sont plutôt hostiles à une adhésion à l’Union européenne, même s’ils veulent en être aussi proches que possible», explique-t-il. Rendue très riche grâce au développement de son secteur bancaire, l’Islande a été touchée de plein fouet par la crise de 2008. «Après des années de folie financière passées à rêver de devenir le Luxembourg de l’Atlantique Nord, les Islandais ont soudain pris conscience que ce modèle de société ne correspondait pas à leurs valeurs traditionnelles», rappelle Michel Sallé. Ces évènements ont suscité une forte mobilisation citoyenne, pour pousser les responsables politiques à la démission et réclamer une nouvelle Constitution. L’Islande a laissé ses banques faire faillite, imposé un contrôle sur les capitaux, et a refusé par référendum, en 2010 et en 2011, des accords avec le Royaume-Uni et les Pays-Bas pour rembourser les dettes de la banque Icesave. Parallèlement, le processus d’adhésion de l’île à l’Union européenne s’ouvre en 2010. Il a été interrompu en mars 2015, à la demande de l’Islande. «Le traitement de l’UE envers la Grèce nous dissuade», avance Hanna Steinunn Thorleifsdóttir. «L’Europe ne peut pas être uniquement économique. Elle doit être solidaire, et tenir compte de notre berceau culturel commun», poursuit l’universitaire. L’Islande n’oublie pas son patrimoine immatériel. Cette mémoire charnelle semble inscrite dans leurs gènes, comme l’exprime Matthias Joachumsson, poète islandais du XIXe siècle: «Islande, tu es tout ce que nous possédons, tout ce qui est confié à notre garde».

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